Élimination, captage et stockage du CO2 : où en sommes-nous ?
Conformément à sa stratégie climatique, la Suisse pratique l’élimination du CO₂ ainsi que le captage et le stockage du CO₂. La planification des infrastructures nécessaires et l’élaboration des conditions-cadres sont en cours, mais il reste de grandes interrogations.
En adoptant la loi sur le climat et l’innovation (LCI) en 2023, la Suisse a posé les premiers fondements juridiques qui permettront d’atteindre l’objectif de zéro net et soutiendront les approches d’élimination du CO₂ (CDR) ainsi que de captage et stockage de CO₂ (CCS). Les perspectives énergétiques 2050+ de la Confédération ont fourni une première estimation du volume nécessaire de CDR et de CCS [1| (5 millions de tonnes (Mt) de CCS fossile et 7 Mt de CO₂ CDR en 2050, dont 2 Mt en Suisse, "Pas de nouvelles Technologies sans Cadre juridique"). Depuis 2022, la feuille de route du Conseil fédéral [2] présente les mesures et les conditions nécessaires pour développer le CDR et le CCS au niveau requis d’ici 2050.
CCS : situation mondiale
Début 2025, la capacité de captage et de stockage de CO₂ en service dans le monde était d’environ 50 Mt. Certains projets ont connu un succès immédiat, mais d’autres ont rencontré des difficultés au démarrage. Les taux d’injection visés n’ont par exemple pas pu être atteints, ou alors seulement au bout de plusieurs mois. Durant l’été 2025, conformément au Net-Zero Industry Act, l’UE a imposé aux producteurs de pétrole et de gaz de prévoir le stockage géologique d’environ 50 Mt de CO₂ par an d’ici à 2030. Les besoins de l’UE d’ici à 2050 sont estimés entre 400 et 500 Mt de CO₂ par an. [3] Cette obligation constitue une mesure importante car, sans capacités de stockage, l’installation d’un système de captage du CO₂ est un véritable obstacle (et inversement).
CDR : situation mondiale
Il existe de nombreuses méthodes CDR dans le monde, dont les propriétés, les avantages et les défis varient. (Fig. 1). Il n’y a pas de solution parfaite. En 2023, la quantité de CO₂ essentiellement éliminée grâce au reboisement atteignait 2,2 Gt de CO₂ par an à l’échelle mondiale. [4] Seulement 0,0013 Gt de CO₂ par an étaient issues de nouvelles méthodes comme le charbon végétal et la bioénergie avec captage et stockage du CO₂ (BECCS). [4] La demande en CDR provenait presque exclusivement du marché volontaire du carbone.
La plupart des trajectoires mondiales visant à limiter le réchauffement à environ 1,5 °C prévoient un CDR de 7 à 9 Gt de CO₂ en 2050. [4] Cependant, les méthodes actuelles d’élimination du CO₂ les plus abordables manquent généralement d’évolutivité et, souvent, ne stockent le CO₂ que temporairement. Aujourd’hui, les méthodes évolutives et suffisamment durables sont plus onéreuses et restent rares.
Aujourd’hui, il faut donc se demander comment encourager et soutenir une évolution durable. Les principaux mécanismes actuels, qui se concentrent uniquement sur les coûts les plus bas, ne permettront pas d’atteindre l’objectif à long terme. On ignore aussi encore lesquelles de ces nouvelles méthodes pourront être développées à une échelle significative pour le climat d’ici à 2050, pas seulement en théorie, mais aussi dans la réalité. Cette situation rappelle celle des cellules photovoltaïques dans les années 1980. On devrait y voir plus clair d’ici 5 à 10 ans.

Ce que fait la Suisse
En Suisse, les méthodes CDR déjà employées comprennent la carbonation accélérée du béton recyclé, la production et le stockage de charbon végétal, de carbone hydrogéné et de macroalgues, ainsi que les sciences forestières. Pour ces dernières, on tient actuellement compte également de la capacité naturelle de stockage du CO₂ et pas seulement de celle qui résulte des activités humaines. Bien que ces pratiques apparaissent comme courantes dans le rapport sur les émissions de gaz à effet de serre conformément aux directives de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), elles n’en sont pas moins, d’un point de vue méthodologique, incompatibles avec le concept scientifique de zéro émission nette. [5|,[6]
En Suisse, le CCS ne doit pas être utilisé dans les centrales à énergie fossile. Il ne peut être utilisé que pour certaines émissions industrielles difficiles à éviter (p. ex. l’incinération des déchets, la fabrication du ciment) et pour maintenir l’élimination du CO₂ par biomasse, même si celle-ci est énergivore. Le CCS semble donc moins controversé que dans certains autres pays. Les premières installations BECCS voient le jour dans la station d’épuration de Werdhölzli (20 kt de CO₂ par an) et dans l’usine de biogaz de Niederwil (4,3 kt de CO₂ par an). Alors que le captage du CO₂ est déjà utilisé depuis des années en Suisse, notamment dans les unités de traitement du biogaz, l’infrastructure nécessaire à son transport reste très locale et son stockage constitue un véritable défi logistique.
Stocker en Suisse et à l'étranger
On ignore encore quelle quantité de CO₂ capté devra être stockée à l’avenir en Suisse et à l’étranger. Le stockage géologique est, avec la carbonatation dans le béton recyclé, l’une des méthodes les plus durables. D’après les estimations actuelles, le potentiel est de 2000 Mt de CO₂en Suisse, soit assez pour 200 ans. Il s’agit toutefois de chiffres très sommaires, qui doivent encore être affinés et confirmés. La prochaine étape, sous la direction de l’EPF de Zurich, consistera à mener à bien le projet pilote et de démonstration CITru (voir "Stocker le CO₂ sous la Terre -entre Faisabilité et Acception"), qui prévoit de tester d’injecter jusqu’à 10 kt de CO₂ à Trüllikon (ZH). En parallèle, la Confédération promeut l’utilisation de sites de stockage géologique à l’étranger (voir "Pas de nouvelles Technologies sans Cadre juridique"). Il manque encore souvent un cadre juridique international, transnational et national pour ce transfert et pour le stockage du CO₂.
Les défis actuels en Suisse
Beaucoup de questions restent ouvertes. Comment impliquer la population suisse dans cette démarche ? Peu de personnes connaissent ces nouveaux concepts. Par ailleurs, l’élimination du CO₂ est contre-intuitive à plusieurs égards. L’expression « technologies d’émission négative », très courante, est par exemple souvent perçue comme négative par les néophytes et a cédé sa place au terme anglais Carbon Dioxide Removal(CDR).
Selon le Conseil fédéral, il faudrait aussi que 70 % des CDR soient réalisées à l’étranger – reste à déterminer où et comment. Il serait possible d’en réaliser davantage en Suisse mais, pour cela, il faudrait que quelqu’un teste et étudie dès maintenant des approches adppropriées. Le CCS et le CDR sont les composants les plus coûteux d’une stratégie climatique efficace. La question de leur financement en Suisse n’est pas tranchée. Le Conseil fédéral et l’art. 74 de la Constitution fédérale prévoient que le CDR et le CCS soient tous deux financés au maximum par ceux qui en sont à l’initiative. Cela pourrait conférer un prix réel aux émissions de CO₂ et, par conséquent, favoriser la réduction des émissions, souvent moins coûteuse.
La Suisse s’est engagée sur la voie vers l’objectif zéro émission nette, dont le CDR et le CCS sont indissociables. Les prochaines années montreront s’ils répondent aux attentes. Il faut maintenant des décisions politiques tournées vers l’avenir, des investissements durables et un solide appui de la société.
(Les contributions reflètent l’opinion de leurs auteurs et ne correspondent pas nécessairement à la position de la SCNAT.)

