Le changement climatique causé par l’homme à l’origine d’étés plus secs en Europe
Les étés de plus en plus secs en Europe laissent déjà présager une hausse des températures et une augmentation des terres arides et des feux de forêt. En cause, le changement climatique d’origine humaine.
Pour pouvoir classer juridiquement les phénomènes météorologiques extrêmes et les dégâts occasionnés, il faut établir un lien scientifique et robuste entre l’activité humaine, le changement climatique qui en résulte et les conséquences concrètes. En quantifiant dans quelle mesure les émissions de gaz à effet de serre et les autres facteurs anthropiques modifient la probabilité d’occurrence et l’intensité des épisodes de sécheresse, de canicule ou de fortes précipitations, l’étude d’attribution joue là un rôle central. La sécheresse estivale en Europe est un exemple actuel des travaux de cette nouvelle branche de recherche: dans de grandes régions du continent, notamment dans la plaine du Po ou en France et en Allemagne, l’été 2022 a été exceptionnellement sec (Fig. 1) et a été classé comme l’un des épisodes de sécheresse les plus sévères des 100 dernières années.[1][2] Les sols secs et la chaleur ont entraîné des pertes de récoltes de riz, de soja, de maïs et de tournesol,[3] ont réduit l’absorption du carbone par les forêts[4] et se sont accompagnés de nombreux feux de forêt.[5] Mais quelle est l’origine de cette sécheresse estivale en Europe? Dans quelle mesure est-elle liée au changement climatique causé par l’homme et que cela signifie-t-il pour l’avenir?

Europe: des sécheresses toujours plus fréquentes
En Suisse et dans les pays d’Europe voisins, il faut s’attendre à une aggravation des conditions de sécheresse en été au cours de ce siècle, car lorsqu’il est plus chaud, l’air peut absorber plus d’humidité et assèche davantage les sols.[6] Ainsi, depuis la seconde moitié du 19e siècle, le réchauffement multiplié par près de 10 la probabilité d’un déficit d’humidité dans le sol en été (intervalle de confiance de 95%: facteur 1 à 100) (Fig. 2; [3]). En d’autres termes, une sécheresse comme celle que l’Europe occidentale et centrale a connue en 2022 survenait moins d’une fois par siècle. Aujourd’hui, nous devons nous attendre à en connaître une tous les vingt ans.

Le changement climatique, facteur de sécheresse estivale
Dans le dernier rapport du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’Europe occidentale, dont fait partie la Suisse, a été identifiée comme l’une des régions où les sols s’assècheront de plus en plus avec le réchauffement mondial.[6] Cette tendance à long terme est déjà observée dans toute la région[3] et en Suisse.[7] Par ailleurs, de nouvelles reconstitutions de débits fondées sur des observations montrent que le débit des cours d’eau suisses s’est affaibli au fil des décennies.[8]
Des sécheresses extrêmes sont déjà survenues par le passé, sans lien avec un quelconque changement climatique causé par l’homme. L’année 1540, durant laquelle il n’a pas ou peu plu pendant des mois sur une grande partie de l’Europe,[9] est un exemple édifiant. Cet événement doit être considéré comme une fluctuation naturelle du climat.
Ces baisses naturelles des précipitations en été restent la principale cause de la sécheresse estivale; pendant les étés chauds et secs comme en 2003 ou en 2022, les sols ont principalement – mais pas uniquement – brûlé à cause de l’absence de précipitations.[10] Au cours des dernières décennies, l’air plus chaud, conséquence du changement climatique causé par l’homme, a accentué l’évaporation et provoqué près d’un tiers du déficit total d’humidité dans le sol durant l’été 2022.[10] Les variations des précipitations sont donc les principaux facteurs naturels d’assèchement des sols. Par ailleurs, jusqu’à présent, l’influence humaine sur les tendances à la sécheresse s’est clairement manifestée par une évaporation accrue.
Il est toutefois possible que cela change: les projections des modèles climatiques (calculés à haute résolution à l’échelle mondiale et régionale) montrent en effet une baisse tendancielle des précipitations estivales. Si le réchauffement accroît l’évaporation et que les précipitations diminuent, l’Europe sera encore plus sèche que durant les étés précédents.
Notre cycle de l’eau devient volatile
Ce tableau d’un avenir caractérisé par une probabilité grandissante d’assèchement de l’atmosphère, en particulier durant le semestre estival, s’apparente à un dé pipé: des étés moyennement humides sont toujours possibles, mais avec l’augmentation des températures, la probabilité de sécheresse estivale (extrême) ne cesse d’augmenter. Sans réchauffement climatique, les sols auraient été moins secs durant l’été 2022. Et si un tel été, marqué par des conditions anticycloniques persistantes,[11] devait se répéter dans un climat encore plus chaud, la sécheresse des sols s’amplifierait encore.
En Suisse, en Europe et dans beaucoup d’autres régions de ce monde, on s’attend toutefois à une augmentation des fortes précipitations, associée à une poursuite du réchauffement mondial. À l’inverse de la sécheresse, qui s’étend généralement sur plusieurs semaines ou mois, les fortes précipitations durent quelques minutes, heures ou jours. Nos étés sont donc en moyenne de plus en plus secs, mais le risque d’inondation est plus important. Pour simplifier, on peut dire que le besoin d’humidité de l’air chaud augmente, alors que nos modèles climatiques montrent que dans de nombreuses régions, ces besoins ne sont majoritairement pas couverts. Toutefois, lorsque l’eau est disponible en quantité suffisante, par exemple près des océans ou lorsque la circulation atmosphérique amasse de l’humidité, l’augmentation de la capacité d’humidité de l’air permet des précipitations plus importantes qu’avec un climat plus frais. De la même manière, on prévoit des fluctuations plus importantes au niveau du cycle de l’eau; les sécheresses seront de plus en plus interrompues et inversées par des épisodes de fortes précipitations. De telles fluctuations hydroclimatiques abruptes sont devenues plus fréquemment ces dernières années[12] et cette tendance à une plus grande volatilité du cycle de l’eau s’intensifie avec la poursuite du réchauffement mondial.
La Suisse, un château d’eau qui doit se préparer à des situations plus extrêmes
Pour la Suisse, cela signifie que chaque dixième de degré de réchauffement conduit à davantage de phénomènes hydrauliques extrêmes. La sécheresse est une menace pour l’agriculture, car les plantes que nous cultivons habituellement dans notre pays n’y sont pas particulièrement résistantes. Par ailleurs, le risque d’incendie augmente significativement durant les étés secs. Bien qu’elle soit considérée comme le «château d’eau de l’Europe», la Suisse est de plus en plus souvent confrontée à une sécheresse intense et doit donc prendre des mesures préventives. Il ne faut pas non plus perdre de vue que les fortes précipitations s’intensifient aussi.
(Les contributions reflètent l’opinion de leurs auteurs et ne correspondent pas nécessairement à la position de la SCNAT.)



