Deux fois par année, des articles factuels et actuels sur les thèmes du climat et du changement global sont publiés ici.

Image : Pexels

« Une multiplication des éboulements est à prévoir »

Comment le changement climatique modifie les montagnes

Un an après, Christian Huggel, géographe à l’Université de Zurich, explique dans une interview le rôle du changement climatique dans l’éboulement de Blatten ainsi que les risques qu’il faudra prendre en compte à l’avenir.

Interview : Fabienne Frey

FF: Christian Huggel, un éboulement a presque entièrement détruit le village de Blatten, en Valais, le 28 mai 2025. Comment cela a-t-il pu se produire ?

CH: L’éboulement de Blatten s’est produit, car de grosses masses rocheuses du Petit Nesthorn se sont effondrées sur le glacier de Birch, situé en contrebas. Incapable de supporter cette charge supplémentaire, le glacier a cédé à son tour et a déclenché une avalanche de roche et de glace. Cet événement est donc le résultat d’un enchaînement de plusieurs processus.

Blick von der Lauchernalp auf Blatten im August 2025
Blick von der Lauchernalp auf Blatten im August 2025Image : Christian Huggel
Blick von der Lauchernalp auf Blatten im August 2025
Blick von der Lauchernalp auf Blatten im August 2025Image : Christian Huggel

« On peut supposer que le changement climatique a clairement contribué à l’instabilité rocheuse du Petit Nesthorn. »

Au regard des dernières connaissances scientifiques, quel rôle a joué le changement climatique ?

D’un point de vue géologique, le Petit Nesthorn se caractérise dès le départ par une roche fortement fracturée. Le changement climatique a favorisé plusieurs processus qui ont accentué cette fragilité. L’eau a joué un rôle important : sa présence accrue à cause du processus de dégel à la surface et en profondeur a diminué la stabilité de la roche. Nous supposons par exemple que, à cause du réchauffement des 150 dernières années, le flanc sud du Petit Nesthorn n’était plus gelé. Sur les flancs de la montagne, il n’y a plus non plus de neige ni de névé. La chaleur a ainsi pu s’infiltrer plus profondément dans la roche et accentuer les processus d’érosion à la surface. Il est très difficile de quantifier avec précision l’influence de ces processus, mais on peut supposer que le changement climatique a clairement contribué à l’instabilité rocheuse du Petit Nesthorn.

Faut-il s’attendre à ce que de tels événements se produisent plus souvent à l’avenir ?

Avec cet enchaînement particulier, c’est-à-dire un éboulement, un effondrement de glacier et les processus qui ont suivi, un tel événement est rare. Je ne me risquerais toutefois pas à faire de prévisions concrètes. Ce qui est clair, c’est que les éboulements se sont multipliés au cours des 20 à 30 dernières années. C’est vrai pour tous les petits éboulements : de petite, moyenne et grande ampleur. Il faudra à l’avenir s’attendre à ce qu’il y en ait de plus en plus, y compris dans des régions jusqu’alors préservées.

Quels sont les paysages les plus menacés en Suisse ?

Par principe, la haute montagne, c’est-à-dire les régions escarpées où l’on trouve de la neige et de la glace. Cela dépend aussi beaucoup de la géologie. Le dégel du permafrost joue souvent un rôle important. Cela ne signifie toutefois pas que toutes les montagnes où il y a du permafrost deviendront instables. Il faut bien sûr être particulièrement vigilant là où des infrastructures et des zones d’habitation pourraient être menacées.

Comment faire face à cette hausse du niveau de risque ?

La Suisse dispose déjà d’un système de surveillance efficace et précis. Les observatrices et observateurs locaux, qui détectent rapidement tout changement sur le terrain, jouent ici un rôle essentiel. Avec des méthodes par satellite, nous pouvons surveiller les mouvements à grande échelle. A l’avenir, il faudra toutefois redoubler de vigilance, notamment quand des signes avant-coureurs tels que de petits éboulements se manifestent.

« Nous allons de plus en plus souvent devoir prendre des décisions et peser le pour et le contre : que peut-on encore protéger, que pouvons-nous ou voulons-nous nous permettre ? »

L’adaptation a-t-elle ses limites ?

On peut distinguer trois sortes de limites à l’adaptation : des limites financières, des limites techniques et des limites sociales. Les événements comme celui de Blatten atteignent une ampleur telle que les mesures de protection techniques ne sont pratiquement plus envisageables. Lorsque des infrastructures critiques sont touchées, les seules solutions sont l’évacuation ou la relocalisation. Nous allons de plus en plus souvent devoir prendre des décisions et peser le pour et le contre : que peut-on encore protéger, que pouvons-nous nous permettre ? A combien s’élèvent les coûts et quels sont les avantages ? Ces questions doivent être posées, surtout là où de nouveaux dangers menacent des zones d’habitation jusqu’ici considérées comme sûres. Les relocalisations sont des opérations très complexes, qui couvrent de nombreuses dimensions. Elles coûtent très cher et mobilisent d’énormes ressources humaines au niveau de la Confédération, des cantons et des communes.

Quelles thématiques relatives aux glissements de terrain et aux coulées de boue vont continuer d’occuper la recherche climatique ?

La collaboration interdisciplinaire entre la recherche sur le climat et l’analyse des risques naturels est importante. L’objectif principal est de mieux comprendre les liens entre le changement climatique et les risques naturels tels que les éboulements et les coulées de boue. Il faut également élaborer des scénarios plus précis pour pouvoir identifier les zones susceptibles de devenir critiques. Cela permet d’identifier les risques le plus tôt possible et de planifier des mesures d’adaptation. Il n’est plus possible d’envisager la gestion des risques naturels sans tenir compte du changement climatique.

L’éboulement de Blatten (VS) est emblématique des changements profonds qui affectent les paysages suisses. Les phénomènes extrêmes sont plus fréquents, les glaciers fondent, la végétation change. Les paysages ne font pas que subir le changement climatique. Ils en atténuent aussi les conséquences et contribuent à la protection du climat, en fixant le CO2 et en réduisant les risques naturels. Comment pouvons-nous préserver ses fonctions à l’avenir ?

Une récente fiche d’information de l’Académie suisse des sciences naturelles (SCNAT) montre combien il est important d’adopter une approche intégrative du paysage tenant compte des différents acteurs et actrices ainsi que des secteurs. Cela permet de gérer de manière constructive les conflits d’objectifs et d’exploiter les synergies. Cette fiche d’information présente des solutions viables et des projets concrets tirés de la pratique.

(Les articles traduisent l’opinion de leurs auteur·ice·s et ne sont pas nécessairement conformes à la position de la SCNAT.)

Christian Huggel
Christian HuggelImage : Universität Zürich
Christian Huggel
Christian HuggelImage : Universität Zürich
Fabienne Frey
Fabienne FreyImage : Andres Jordi
Fabienne Frey
Fabienne FreyImage : Andres Jordi

Christian Huggel forscht am geographischen Institut der Universität Zürich zu den Auswirkungen des Klimawandels in Bergregionen und zu Anpassungsmassnahmen an Naturgefahren.

Fabienne Frey ist Redaktionsmitarbeiterin bei ProClim und verschiedenen anderen Foren der Akademie der Naturwissenschaften Schweiz (SCNAT).